Le terrorisme culturel est-il toujours de rigueur?

20 03 2011

le choix du silence

Le terrorisme culturel est-il toujours de rigueur?

« At best, styles are merely parts dissected from the unitary whole. All styles require adjustment, partiality, denials, condemnation and a lot of self-justification. The solutions they purport to provide are the very cause of the problem, because they limit and interfere with our natural growth and obstruct the way to genuine understanding. Divisive by nature, styles keep men apart from each other rather than unite them.»

Bruce Lee

La question se fait nécessité alors que la dérive culturelle postulée par Walter Benjamin menace de s’échouer contre une académie d’un popularisme absolu (un popularisme de la connaissance et de la technologie qui permet d’appréhender la sécurité d’une production dont l’existence est justifiée par la consommation systématique d’objets fixés dans la culture selon les schémas méthodiques de l’industrie du divertissement). Le monopole de production en masse n’est ainsi pas forcé sur l’individu mais au contraire insinué dans les schémas de comportement, par défaut.[1]

Face aux formules fixes et absolues qui ont pour fin d’éviter quelque risque ou doute qui puisse menacer la production, la création libre a peu d’espace ou d’opportunités de capter, voire garder l’attention d’un public fragilisé, devenu dépendant d’une facilité de l’échange dont l’épitomie est la télévision: omniprésence, accès facile et instantané nourrissent le besoin de plaisirs immédiats – in media. Le coût réel des instances du service-tout-compris est obscurci par l’acceptance de la multiplication de non-évènements (la douloureuse ne sévit qu’une fois l’an, souvent assumée par la carte de crédit, prélèvement automatique et maintenant, la somme se fond dans le coût de l’immobilier – toute maison se doit d’avoir une tv – pourquoi sortir ?). Aucun effort physique, intellectuel ou émotionnel n’est requis. Volonté et concentration sont victimes de divertissement, transférés vers une immobilité diffuse dans le temps. Le besoin de silence résonne d’échos télévisés de vide, un temps mort qui multiplie l’absence d’esprit.

Cette description d’un état culturel assiégé de complaisance est bien péssimisée quand on considère les options laissées aux artistes [et j’entends par là, non pas les techniciens créateurs d’une industrie de la surproduction technologique, non pas les interprètes d’un corps de métier simplifié et formalisé – de la star académie au conservatisme académique]. Les symptômes évoqués par Walter Benjamin obscurcissent la ligne de flottaison entre recherche et renforcement comportemental. Mais ces artistes, participants créatifs a une communication, intègres d’échanges réels sont eux aussi frappés d’appauvrisme culturel, du manque de sens qui marque le post post-modernisme, et ainsi sont limités a une prise de position.

Le manque de signification qui stigmatise l’art contemporain est dû a un refus de voir une œuvre comme commentaire, comme métalangage sur la fonction de l’art car, quand l’œuvre n’est considérée que comme expérience pure dans sa simplification, le contexte – son placement dans le temps et dans l’espace – n’est qu’accessoire puisque variable. On voit bien que la validité d’un travail ne se considère que par son mode de consommation, car l’œuvre, contrairement au contexte, contrairement à la relation au moment, la relation d’échange, peut bien être commodifiée, objet de commodité, assujettie a une appropriation propice. On voit actuellement les effets dont je parle ici : c’est un positionnement polarisé nécessaire face à une impossibilité de travailler, c’est-à-dire de fonctionner, d’évoluer, par exemple, en tant qu’improvisateur : manque de lieux, manque de fonds, d’un public déjà aseptisé. Et si c’est l’aspect fiscal qui prime dans les discours, le contrôle outre financier s’effectue de façon bien précise et systématique sur le contenu, sur la production d’une signification réduite à la validité d’un produit technologique.

Ainsi, la multiplication de semblants artistiques, une répétition étirée dans le temps, donne l’illusion de cohérence. Cette cohérence n’est bien sûr que faux-semblant puisqu’elle sécurise le développement, de façon ironique, dans la fixité. La position de l’artiste qui en réponse va favoriser l’instant, le spontané, le changement, est stigmatisée de résistance, c’est à dire de terrorisme. Dénué de l’effet WOW, la fascination pour la technologie (ce qui remplace le zèle de technique), le travail de l’artiste aura du mal a revisiter l’éthique du ‘techno tou biou’, maintenant déplacée, dépassée par un progrès hâtif.

Le langage, propice et actuel, relate l’action des média, dirigée par les élans politiques dont le désir de contrôle est rendu public. Cette dernière, relation politique, inclut industriels et financiers qui systématiquement déforment, déconstruisent et désincarnent les actes de résistance sociale et culturelle afin de les aliéner de la pensée commune. Diviser pour mieux régner, le modèle militaire est bel et bien actif puisqu’il multiplie les manifestations du travail de l’ego – fragmentation, transfert, refoulement – sur tous les plans de l’existence.

D’une position d’affaiblissement, les actes de résistance se doivent d’être courageux, clairsemés et succincts, ciblés. Mais afin d’être efficaces, les actes d’ouverture doivent éviter la menace du doute, de l’insécurité, cette peur de l’inconnu inspirée par un refus d’approfondir, d’appréhender la signification : éviter à tout prix le stigmate de l’agression, de l’invasion de l’intimité, de l’exploitation émotionnelle qui seront instinctivement refoulés puisqu’ils font écho à la structure de l’ego et à celle du capitalisme. En suivant cette avenue, l’artiste du futur se trouve dans l’impasse de l’expression sanatisée, de la communication à l’abri des émotions, dépourvue de sens, de l’échange à l’abris d’écrans géants. Si les fréquences officielles croissent (le La de concert se resserre vers les 442Hz) ainsi augmentant les intervalles, les distances qui séparent les individus, les familles, les cœurs, servent bien l’age de la communication virtuelle. Peut-être voit-on là une dérive naturelle vers l’entropie, ou, comme Freud, une atrophie des fonctions vitales, l’instinct de mort d’un système malade – unisson dans la fugue.

À ces difficultés auxquelles l’improvisation se heurte s’ajoute un problème qui touche tout le monde de l’art. Tout d’abord, on le ressent dans le transfert des structures et des placements de fonds dédiés à l’art et la culture. Le pouvoir de décision des gouvernements locaux est globalisé d’une part, ce qui rend l’accès plus difficile pour l’individu et favorise les schémas de ‘corporations’ où l’individu se fond. D’autre part, le passage de multiples sources à une source nationale s’accompagne d’un amoindrissement prévisible du montant global disponible. De plus, un transfert latéral s’effectue en délégant le pouvoir de contrôle de la création artistique vers des industries multiples (des go-between qui se sucrent au passage et décident des critères de choix) outre celles de l’art et du divertissement  qui ne peuvent plus assumer leur enjeu: c’est maintenant l’art au service de la science, l’art qui justifie les plateformes de la communication moderne, art-objet publicitaire, assujetti aux plans financiers de corporations (voir Beyond oil: the oil curse and solutions for an oil-free future.pdf (pp. 20-3) from: http://www.carbonweb.org/index.asp

see also: http://www.platformlondon.org/).

C’est à dire que les subventions disponibles aux artistes sont soit de l’ordre privé et donc assujetties à des intérêts ‘justifiés’ qui contrôlent mode de production et objet final, soit ces subventions restent publiques (mais fortement amoindries) et d’autant plus ciblées… et ne sont accessibles qu’aux institutionnels. Comme dans le commerce, les petites et moyennes entreprises disparaissent dans une dérive vers la médiocrité alors que les décisions et choix qui tracent le chemin de la culture ne sont plus d’ordre moral ou esthétique mais purement financier.

Et bien sûr, historiquement, le développement des technologies du divertissement, ainsi que celles de la science et de l’industrie joue un rôle de feedback très positif pour la recherche militaire. Art comme justification à la guerre, à la production hystérique qui réduit la notion de sens, de contenu d’un travail à sa relation au format choisi (ou l’art n’est qu’un pré-texte), au contexte de la diffusion. Les exemples sont multiples, le compositeur contemporain ne trouvera qu’encouragements dans le développement de ‘patchs’ ou autres effets d’interfaces académiques, dans l’exploitation des plateformes de communication comme l’Internet ou les téléphones portables, l’exploration de technologies de diffusion, etc.… toutes dépendantes d’une commodité. Des compagnies de téléphone qui subventionnent les vidéastes du contenu d’une minute, le format pop est aussi ‘in’, et c’est son règne qui domine. C’est aussi celui de l’invitation systématique à la consommation, à la réduction du sens, des sens, dans la satisfaction immédiate.

L’ensemble de ces schémas trace le contour d’une culture de l’entreprise commerciale, seul point nodal entre société et communauté, et donc gérant la nature de toute corrélation entre les deux. Ce qui nous mène très rapidement vers une systémisation de la communauté en tant qu’organisme ; un univers rigide informant toute pratique, où toutes relations sociales sont appréhendées comme au sein d’une entreprise, par le biais de financement, d’appropriation, de bénéfice ludique. On observe, en effet, comme les individus adoptent un comportement similaires aux corporations, une officialité qui valide et justifie l’être.

La boucle du langage, ordre de la symbolique par excellence, est bouclée alors que toute communication linguistique (outil né du commerce) sera marquée du sceau de l’échange intéressé. Dans un contexte d’une telle toxicité, on peut envisager que par extension, toute communication sera réduite au pseudo échange, au financement d’intérêts émotionnels, personnels. On ne peut échapper au travail de l’ego… puisque le refoulé revient au galop.

La réduction formulaique touche aussi la réalité des projets subventionnés qui de façon aussi systématique s’embourbent dans les marécages de la bureaucratie, dépensent plus dans la justification et le compte-rendu qu’ils ne passent dans le développement ou la production et souffrent toujours du petit mal de la date limite. C’est ici que se ressent le manque d’attention pour le développement du travail mais aussi de l’artiste qui devient simple producteur à la demande, exploitant d’art, artisan exploité.

Dans un tel consensus, faut-il opérer systématiquement en dehors et a l’encontre des structures établies, officielles  afin de pouvoir être efficace et productif dans son travail? Foucault préconiserait une réflexion sur ce qui est nécessaire, sur l’économie[2]. Mais sa recherche met aussi la lumière sur les relations de pouvoir à la formatisation, normalisation et sur les principes qui gèrent les établissements qui multiplient les instances de fragmentation, de transfert, donc du refoulement de l’expression libre, de l’activité fluide et créative. Il n’est donc pas étonnant de voir la création reléguée en ligue du superflu, et divertie de son cours.

À l’age de la communication, l’échange réel se fait rare, au détriment de la politique langagière de la finance. Dans Les mots et les choses, Foucault nomme le même phénomène qu’a observé Schaeffer dans The Soundscape; la codification limite toute communication (linguistique ou musicale) l’appauvris dans la pratique et l’habitude jusqu’à la perte de reconnaissance (manque de mémoire-association pleine-riche), la perte de connaissance, c’est-à-dire de la relation au sens, à la cohésion qui reste cachée, bannie derrière la simplification arbitraire du signe. Monopole des schémas dysfonctionnels, ralentissement et perte de temps et d’énergie passée dans la résistance aux blocages ; la similitude à l’état de névrose est frappante. Et nous ne pouvons nous retenir d’évoquer ici la notion d’inconscient collectif, considérée maintenant alors que l’on observe les actes sociaux ainsi que les relations organiques dans leur équivalence.

Le collectif, la société comme système actif, vivant et donc soumis aux modulations du changement qu’elle tente de contrôler en réprimant toute instance d’ouverture, de potentiel créatif pour favoriser la répétition, la fixité, la sécurité, ou tout autre méthode qui mène au blocage, acte ultime de contrôle. Le ça-voir est absolu dans le monde visuel de la fuite et du trompe-l’oeil. Les métaphores de l’ordre symbolique se multiplient, se renforcent, se synchronisent, et résonnent à l’unisson.

Il semble même que quelle que soit l’intention d’un organisme, d’une association, son statut officiel l’assujetti aux règles de fonctionnement imposées, la rend dépendante des structures mères, des pratiques pré-établies. Implications et frais multiples associés au ‘bon fonctionnement’ (on ne va pas questionner l’absolu…) sont une fois de plus portées par l’artiste consommateur de biens et services, et plié au bon vouloir d’organisateurs ou autre point nodal du réseau de financement de la culture.

La question n’est pas, faut-il participer ? Car chacun devra décider de la validité de ses actions en considérant le contexte et en observant (ou pas) les bons conseils du père Foucault, par soucis d’efficacité. Ce qui me fascine ici est le phénomène de renforcement disharmonique, fruit des années perdues, de la fascination dans l’horreur qui a marqué les années 80 – années décisives dans la division des cellules sociales, des individus. Un renforcement du réel dans l’acceptance et la répétition de contrats de travail immobilisant l’élan artistique dans des actes déterminés, appauvris par l’effet Benjamin a l’ère de la reproduction mécanique de formules fixes.

J’invite donc le lecteur a une réflexion  sur les phénomènes bien connus, en musique comme en physique, de résonance (sympathique), d’entraînement, de renforcement, de feedback positif ou négatif, en relation au comportement, aux effets de notre participation a l’action des corporations, etc. C’est-à-dire de considérer chaque instance, chaque acte signifiant et formateur au sein de systèmes de champs vibratoires hiérarchisés. Trop souvent les pulsations les plus prononcées, les plus présentes l’emportent, entraînant les plus faibles vers une standardisation, une fixité dans la formulation, au détriment de la formation de savoir, d’expériences. Libérée de l’enclos chromatique, la recherche musicale peut-elle être libre ?

19 Jul 2010

Bibliographie:

Benjamin, Walter. The Work of Art in the Age of the Mechanical Reproduction. 1935

Chanan, Michael. Repeated Takes: A Short History of Recording and its Effects on Music. Verso: London, 1995

Foucault, Michel. Les Mots et les Choses. Gallimard : Paris, 1966.

Foucault, Michel. What Is Enlightenment?.

http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.whatIsEnlightenment.en.html

in:

Rabinow, Paul. The Foucault Reader. New York: Pantheon Books, 1984

the Repressive Hypothesis in:

Foucault, Michel. Histoire de la sexualité. Gallimard : Paris, 1994

Lacan, Jacques. Le stade du miroir. 1949

http://pagesperso-orange.fr/espace.freud/topos/psycha/psysem/miroir.htm

see also:

http://en.wikipedia.org/wiki/Jacques_Lacan

Schafer, R. Murray. The Soundscape: Our Sonic Environment and The tuning of the World. Destiny Books: Rochester, 1977

Moore, Wes. Television: Opiate of the Masses. http://old.disinfo.com/archive/pages/article/id1149/pg2/index.html

Beyond oil: the oil curse and solutions for an oil-free future.pdf (pp. 20-3)

http://www.platformlondon.org/

http://www.carbonweb.org/index.asp

Lee, Bruce. The Tao of Jeet Kune Do. Ohara Publications, 1975

Jung, CG. Collected Works of C. G. Jung, Vol.9, 1ère partie, 2nd ed., Princeton University Press, 1968

Freud, Sigmund. L’interprétation des rêves. PUF, Édition de 1900


[1] “[…] it did not set a barrier, it provided places for maximal saturation” Foucault, the Repressive Hypothesis.

[2] We must try to proceed with the analysis of ourselves as beings who are historically determined, to a certain extent, by the Enlightenment. Such an analysis implies a series of historical inquiries that are as precise as possible; and these inquiries will not be oriented retrospectively toward the “essential kernel of rationality” that can be found in the Enlightenment and that would have to be preserved in any event; they will be oriented toward the “contemporary limits of the necessary,” that is, toward what is not or is no longer indispensable for the constitution of ourselves as autonomous subjects. MICHEL FOUCAULT in What Is Enlightenment?

(http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.whatIsEnlightenment.en.html)

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One response

10 10 2013
cathrinta

Peu de choses ont changé depuis l’écriture de cet article. Je crois qu’il ne faut rien attendre des instances, qu’il faut que chaque créateur, que ce soit en musique ou dans d’autres disciplines, se rapproche d’autres créateurs. Former des collectifs, des pôles qui se dégagent de toutes entraves académiques ou administratives. Puisqu’il ne faut rien espérer de ce côté là. Ton article mériterait de s’y attarder plus… Ou d’être diffusé plusss. Peut-être aussi faudrait-il reconsidérer ce que l’on appelait à une certaine époque: l’éducation populaire…………………… Ceci sont de petites choses jetées un peu rapidement sur un sujet riche et difficile à cerner en quelques lignes… Bravo en tout cas

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